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Art de vivre 9 min de lecture Publié le Mis à jour le

À Sainte-Hélène, Napoléon Bonaparte mène une nouvelle campagne, moins militaire que jardinière. En 1819, les abords de la maison de Longwood s’enrichissent de jardins dessinés et mis en œuvre par l’Empereur lui-même. Les souvenirs des talents horticoles de Joséphine ont-ils aidé le général corse à remporter cette bataille ? Sans doute, mais avec moins de grâce que l’élégante…

Résumé

  • En 1819, sur conseil de ses médecins, Napoléon redessine lui-même les jardins de Longwood et prend la bêche dès 5 h du matin.
  • Murs de gazon contre les alizés, 24 grands arbres replantés, rosiers et bassin : les travaux sont menés avec l’aide de la communauté chinoise de l’île.
  • En Europe, l’image de l’Empereur jardinier adoucit sa légende ; tout l’oppose au jardin luxueux et botanique de Joséphine à la Malmaison.
Vue de Longwood, aquarelle de Louis-Joseph-Narcisse Marchand
Louis-Joseph-Narcisse Marchand, Vue de Longwood. Aquarelle sur papier vergé, XIXe siècle © Vincent Escudero

Les jardins de Longwood à Sainte-Hélène

Après cinq années d’exil, le rythme quotidien de Napoléon Bonaparte et de sa petite cour a ralenti et n’a plus la rigueur impériale de ses débuts. Pourtant…

« Nous sommes à l’ouvrage dès 5 h du matin, et tu rirais de bon cœur de voir l’Empereur bêche à la main. »

Charles-Tristan de Montholon (1783 – 1853), 1819

Car en ce début d’année, Napoléon s’est résolu à suivre (pour une fois) une prescription de ses médecins qui lui recommandent de faire de l’exercice. Il aurait pu se contenter d’une promenade quotidienne, mais ce genre d’activité manque certainement d’ambition. Remanier les jardins de sa demeure de Longwood, voilà qui a plus d’envergure ! Jamais dans la demi-mesure, le Corse entreprend donc une nouvelle carrière jardinière.

Deux jardins à la française avaient déjà été dessinés à son arrivée en 1815. Mais en 1819, Napoléon dirige lui-même, et à la baguette, d’importants travaux dont il a dessiné les plans. Et comme autrefois en campagne il partageait le quotidien de ses soldats, il est le premier à s’emparer d’une bêche ou d’un râteau, donnant à ses compagnons d’exil l’exemple du travail.

D’abord, les nouveaux aménagements entendent apporter un peu d’ombrage aux jardins où Napoléon aime à déjeuner et recevoir. Un peu d’ombre et quelques remparts végétaux contre les vents alizés lui permettent bientôt de profiter davantage de l’extérieur et d’adoucir son exil. Le comte de Montholon, toujours lui, témoigne en février 1819 :

« En peu de jours, il parvint ainsi à nous faire élever, en touffes de mauvais gazon, deux murailles circulaires de onze à douze pieds de hauteur sur un diamètre de dix toises, en prolongement de sa chambre à coucher et de la bibliothèque. Sir Hudson Lowe n’y vit d’abord que des abris contre le vent, et ne s’y opposa pas. […] Ce travail fait, l’Empereur fit acheter vingt-quatre grands arbres. Il les fit déterrer avec une motte de terre d’une toise cube. L’artillerie accepta le soin de les faire transporter à Longwood à l’aide de plusieurs centaines de Chinois. L’Empereur dirigea lui-même leur plantation en allée à la suite de la bibliothèque. […] »

« Tous ces travaux coûtèrent beaucoup d’argent à l’Empereur, mais ils contribuèrent à prolonger sa triste existence en le détournant, pour quelques moments, de sa douloureuse situation. »

Comte de Montholon, février 1819
Maison de Longwood vue depuis le Jardin Fleuriste, estampe de De Vinck
Maison de Longwood : vue prise depuis le Jardin Fleuriste. Estampe de De Vinck conservée à la Bibliothèque nationale de France © Gallica

Naturellement, des travaux d’une telle ampleur menés tambour battant ne furent pas abattus par la seule volonté de Bonaparte et les efforts conjoints de sa petite cour. Il fallut, pour aider l’ancien général, faire appel à une main-d’œuvre bon marché mais besogneuse, qui se trouvait étonnamment en grand nombre à Sainte-Hélène. Une importante communauté chinoise occupait en effet l’île, régulièrement augmentée de nouveaux colons qui débarquaient en rade de Jamestown après avoir emprunté les navires de la Compagnie des Indes depuis Canton.

À Longwood, dès l’arrivée de Bonaparte, plusieurs Chinois fournissaient une aide discrète et régulière au bon fonctionnement de la maison. Leur rôle sera de plus en plus important et, sans eux, les jardins de Napoléon n’auraient sans doute pas vu le jour aussi rapidement. Sans même parler du petit kiosque chinois qui fut construit et installé sur la propriété !

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Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène, d’après une lithographie d’Horace Vernet
Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène, d’après une lithographie d’Horace Vernet, XIXe siècle © Margaret Rodenberg

L’entente entre ces travailleurs opiniâtres et l’irascible Bonaparte ne fut pas toujours au beau fixe (qui a jamais pu prétendre à une entente au beau fixe avec l’Empereur ?), mais un respect mutuel s’était sans doute instauré. Ce Français dont on leur assurait qu’il avait jadis régné sur le monde devait, au jardin, détonner avec l’idée que les ressortissants de l’Empire du Milieu se faisaient d’un empereur…

La mise de Napoléon, en veste et pantalon de nankin, coiffé d’un large chapeau de paille, éveilla un jour chez les travailleurs un rire irrépressible. Comprenant qu’ils riaient de son vêtement, Bonaparte ne s’en vexa pas, bien au contraire. S’adressant à son médecin François Antommarchi (1780 – 1838) :

« C’est mon costume ! Il est en effet assez plaisant. Mais il ne faut pas qu’en riant ils ne soient brûlés par la chaleur ; je veux que chacun d’eux ait aussi son petit chapeau de paille, c’est un petit cadeau que je leur fais. »

Napoléon à François Antommarchi

L’Empereur jardinier, une image pour l’Europe

L’image qu’éveillait Napoléon Bonaparte au jardin ne fut pas seulement étonnante aux yeux de ses ouvriers. Elle rejoignit la sphère intellectuelle et philosophique des discussions politiques européennes. Avait-il fallu l’exiler au bout du monde, sur un îlot inhospitalier, pour qu’enfin ce général élevé au rang d’empereur ne soit plus une menace ? Maintenant qu’il était surveillé nuit et jour, que des navires gardaient en permanence Sainte-Hélène dans la crainte d’une fuite aussi soudaine que fulgurante, voilà que Napoléon Bonaparte devenait jardinier !

Napoléon, le Jardinier de Sainte-Hélène, estampe rehaussée
Napoléon, le « Jardinier de Sainte-Hélène ». Estampe rehaussée d’un auteur inconnu © Stefano Bianchetti / Bridgeman Images

Avide lecteur de Rousseau dans sa jeunesse, Bonaparte donnait à ses contemporains l’image d’une réconciliation heureuse et apaisée avec la nature. Ce général que ses ennemis disaient sanguinaire, on le voyait immortalisé appuyé sur une bêche, portant un humble chapeau de paille en lieu et place de son légendaire bicorne. L’aura de l’Empereur s’en trouva encore enrichie. À l’image du martyr s’ajouta celle d’un grand homme qui, retiré du pouvoir, retrouvait sans peine la simplicité de « cultiver son jardin ». L’effet en Europe était saisissant, bien que la réalité au large de l’Afrique fût tout autre…

Ce retrait du monde, dans un jardin qu’on se figurait presque originel, creusait un profond fossé avec celui qui avait durablement marqué les esprits sous l’Empire : le jardin de Joséphine à la Malmaison. Car si ce dernier se voulait la reconstitution d’une nature luxuriante et exotique, il était aussi un emblème de la rareté et du luxe, qui l’opposait en tous points à celui de Napoléon à Sainte-Hélène.

Joséphine et les jardins de la Malmaison

Ce sont probablement les souvenirs de son enfance créole qui amenèrent Joséphine à développer un intérêt sincère pour la botanique. Sa passion pour les fleurs et les végétaux transforma peu à peu le jardin de la Malmaison en un lieu aussi idéal qu’expérimental, qui permit à plus de 200 plantes de fleurir pour la première fois en France. Ces variétés, véritables raretés délicatement parfumées et colorées, étaient à l’époque un luxe éphémère exigeant un soin aussi minutieux que dispendieux.

Sa passion pour les roses est sans doute la plus connue : l’Impératrice réalisa la prouesse d’en réunir entre 500 et 600 espèces, des variétés cultivées en massifs comme d’autres, lointaines et fragiles, venues d’Asie centrale, d’Europe ou d’Amérique, que l’on conservait dans une serre chauffée.

Intérieur de la serre chaude de la Malmaison, aquarelle de Louis Garneray
Louis Garneray (1783 – 1857), Intérieur de la serre chaude à la Malmaison, aquarelle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux

Cette serre immense, détruite en 1827, fut la plus grande de son temps. Longue de 50 mètres, chauffée par des poêles à charbon, elle pouvait abriter des arbustes hauts de 5 mètres. André Thouin (1747 – 1824), jardinier en chef du Muséum national d’histoire naturelle, y avait la charge des espèces rapportées par les explorateurs botanistes que commanditait Joséphine. La collection était incomparable : dahlia, pivoine arbustive, hibiscus et camélia s’épanouissaient pour la première fois en France parmi des centaines d’autres espèces exotiques.

Dans une lettre adressée à Antoine-Claire Thibaudeau (1765 – 1854), préfet des Bouches-du-Rhône, pour le remercier d’une « magnifique collection » de graines, Joséphine confiait :

« C’est pour moi une joie inexprimable de voir se multiplier dans mes jardins les végétaux étrangers. Je désire que la Malmaison offre bientôt un modèle de bonne culture et qu’elle devienne une source de richesse pour les départements. […] Je veux que, dans dix ans, chaque département possède une collection de plantes précieuses sorties de mes pépinières. »

Joséphine de Beauharnais à Antoine-Claire Thibaudeau
Magnolia, estampe coloriée de Pierre-Joseph Redouté pour le Jardin de la Malmaison
Pierre-Joseph Redouté (1759 – 1840), Magnolia. Estampe coloriée in Jardin de la Malmaison par É.-P. Ventenat, Paris, an XII (1804) © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux

Les jardins de la Malmaison étaient pour Joséphine une immense fierté et, comme le notait Madame de Chastenay (1771 – 1855), « la botanique lui doit en partie l’extension qu’elle acquit vers ce temps en France ». Joséphine, qui en avait parfaitement conscience, ne manquait jamais de le rappeler au Tout-Paris.

Bon à savoir

L’herbier Jardin de la Malmaison, illustré par Redouté et décrit par le botaniste Ventenat, n’a été tiré qu’à 200 exemplaires, offerts aux seuls visiteurs de prestige de Joséphine. Ventenat y saluait « le plus doux souvenir des conquêtes de [son] illustre mari ». Il est aujourd’hui consultable gratuitement sur Gallica.

En quinze années, les jardins de la Malmaison ne s’enrichirent pas seulement de centaines d’espèces : ils gagnèrent aussi en espace, jusqu’à atteindre 726 hectares. En plus de la serre chaude, une orangerie dessinée par les architectes Percier et Fontaine, pères du style Empire, en 1800 accueillait en hiver les orangers qui bordaient l’allée principale du château.

Modelant ses jardins selon ses goûts, Joséphine céda finalement à la vogue du jardin anglais, dont elle confia la composition à l’architecte paysagiste Louis-Martin Berthault (1770 – 1823). Celui-ci dessina un parc ponctué de fabriques, dont un Temple de l’Amour et un bassin surmonté d’une statue de Neptune, et y creusa une rivière sinueuse et un petit lac navigable.

Jardins de la Malmaison, par Auguste Garneray
Auguste Garneray (1785 – 1824). Rueil-Malmaison, musée des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, M.M.40.47.7155

L’ensemble atteignit des sommets de beauté et d’élégance dans lesquels on décèle, comme à l’intérieur de la Malmaison, l’impérieux besoin de la maîtresse des lieux d’accumuler les belles choses.

Longwood et Malmaison face à face

Longwood (Napoléon)Malmaison (Joséphine)
Époque1819, pendant l’exil1799 – 1814, sous le Consulat et l’Empire
MotivationExercice prescrit, ombre et abri contre les alizésPassion botanique, prestige, acclimatation
Main-d’œuvreL’Empereur, sa petite cour et les ouvriers chinois de l’îleAndré Thouin, explorateurs botanistes, Louis-Martin Berthault
AménagementsMurs de gazon, 24 grands arbres en allée, gradins de rosiers, bassin de 12 piedsSerre chaude de 50 m, orangerie, rivière, lac, Temple de l’Amour
Plantes pharesRosiers, arbres d’ombrage500 à 600 roses, dahlia, pivoine arbustive, hibiscus, camélia
Image laisséeLa simplicité retrouvée : « cultiver son jardin »Le luxe et la rareté

Conclusion

En 1819, presque cinq années ont passé depuis la mort de Joséphine. À Sainte-Hélène, les jardins qu’entreprend Napoléon sont sûrement empreints du souvenir de ceux de la Malmaison. Mais quand l’un était gouverné par la botanique et les raretés, l’autre semblait seulement chercher le souvenir paisible d’une quiétude lointaine.

Ses compagnons d’alors l’affirment : Bonaparte passa dans ses jardins de Sainte-Hélène certains des moments les plus agréables de son exil. Deux ans plus tard, le 5 mai 1821, il s’éteignait à Longwood.

Pour aller plus loin

Napoléon dictant ses Mémoires à Las Cases et son fils dans le jardin, d’après Felician Myrbach
Napoléon dictant ses Mémoires à Las Cases et son fils. D’après une aquarelle de Felician Myrbach (1853 – 1940) © Classic Literature

Sources

  • Charles-Tristan de Montholon, Récits de la captivité de l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène, Paris, 1847.
  • François Antommarchi, Mémoires du docteur F. Antommarchi, ou les derniers moments de Napoléon, Paris, 1825.
  • Étienne-Pierre Ventenat et Pierre-Joseph Redouté, Jardin de la Malmaison, Paris, 1803 – 1804 (Gallica, BnF).
  • Victorine de Chastenay, Mémoires de Madame de Chastenay, 1771 – 1815, Paris, Plon, 1896.
  • France Culture, « Napoléon à Sainte-Hélène, l’île de tous les complots ».

Autrice

Après un doctorat à la Sorbonne sur les pratiques hygiéniques à la cour napoléonienne, Marielle Brie de Lagerac collabore avec plusieurs musées (Musée de l’Armée, Malmaison, Fondation Napoléon). Autrice de trois ouvrages chez Tallandier, dont Le Corps de l’Empereur (2019) et Sentir l’Histoire (2022), elle partage aussi ses recherches sur le blog Napoléon.

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