Lorsque Napoléon Bonaparte parvint le 17 octobre 1815 sur son lieu d’exil, sa résidence de Sainte-Hélène n’était pas encore prête. Il emménagea à Longwood deux mois plus tard le 10 décembre 1815 et y demeura jusqu’à sa mort le 5 mai 1821. Entre mobilier piteux et souvenirs fastes du passé, l’intérieur de ce Longwood délabré fut à la fois prison irrespectueuse et berceau de la naissance d’un mythe.

Entre respect et amertume : la répugnance britannique à tenir ses engagements envers le célèbre prisonnier.

Longwood House est dès l’arrivée de Napoléon une méchante maison mal bâtie où l’eau s’infiltre partout. Durant les 68 mois où Bonaparte y est confiné, nombre de meubles pourrissant sur place furent brûlés, réparés ou refaits. Loin des vastes et confortables palais de Saint-Cloud ou des Tuileries, cette maison de 150 mfut, de l’avis de tous, impropre à un général et encore moins à un Empereur aussi déchu soit-il. Longwood se répartissait en une antichambre qui devint dès 1816 une salle de billard (Napoléon l’employait néanmoins comme « salon topographique »), un salon, une salle à manger, un cabinet de travail, une chambre à coucher, une bibliothèque et une salle de bain avec baignoire de cuivre. Les Anglais, tenus d’assurer les dépenses liées à la détention de Bonaparte, ne brillèrent pas ici par leur fair play. En plus de la décrépitude crasse de Longwood, l’observateur attentif notera chez Sir George Cockburn (1772 – 1853) – chargé de trouver tout le mobilier nécessaire – un certain ressentiment envers notre Corse puisqu’il acquit à bas prix auprès des locaux un mobilier disparate qu’eux-mêmes tenaient de leurs marchandages avec les navires britanniques, hollandais, portugais et américains de passage sur l’île pour ravitaillement. Quelques meubles de meilleure qualité prêtés par l’East India Compagny vinrent enrichir l’intérieur de la demeure ainsi que certains de ceux réalisés spécialement par George Bullock (1778 – 1818), ébéniste londonien, initialement destinés à meubler Longwood New House, résidence en construction dans laquelle n’emménagera jamais l’Empereur.

Maison de Longwood : vue prise depuis le Jardin Fleuriste. Estampe de De Vinck conservée à la bibliothèque nationale de France - © Gallica

Ce délabrement honteux aux yeux des Français comme à ceux de plusieurs visiteurs anglais trouva néanmoins un adversaire de taille dans l’Étiquette impériale stricte appliquée dans tout le domaine, dans le faste des meubles et objets rapportés de France et dans la dignité même de l’impérial prisonnier.

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Le luxe des souvenirs du règne, un terrain fertile à la naissance du mythe napoléonien.

Sir Hudson Lowe (1769 – 1844), gouverneur de l’île à partir de 1816, fut le premier offusqué de ce que le rang du général n’ait pas été respecté dans l’ameublement même de Longwood. En guise de réparation, il offrit à Bonaparte un large billard et deux importants globes, l’un terrestre, l’autre céleste. Puis, sur les meubles de bois ordinaires, sur les consoles sobres en acajou, les reliques du règne napoléonien participèrent à camoufler le manquement britannique. Buste en marbre diaphane du roi de Rome, pendule étincelante en bronze doré et émail, sculpture majestueuse d’aigle en argent, épée luxueuse en or et acier damasquinée et œuvre unique de Biennais (1764 – 1843) prêtent leur magnificence à l’embellissement d’un quotidien rythmé par la rédaction des mémoires de Napoléon.

Dans les usages, le service particulier de l’Empereur réalisé dans la plus fine porcelaine de la manufacture impériale de Sèvres, le verrerie élégante de cristal ou encore des pièces du service à café dit « Cabaret égyptien », également de la manufacture de Sèvres et que Napoléon appréciait tant, permettaient d’asseoir la dignité d’un homme qui entendit rester souverain jusqu’à son dernier souffle. Témoins de sa gloire passée et de son mythe à naître, son lit de campagne, « ce vieil ami qu’il préférait à tout autre » des dires de Louis-Joseph Marchand (1791 – 1876), lit dans lequel il rendit l’âme, est toujours exposé à Longwood tandis que son athénienne adorée est aujourd’hui présentée au Louvre.