Silhouette reconnaissable entre mille, Bonaparte est un des rares personnages que l’on peut identifier par la seule ombre de son chapeau. Le bicorne de Napoléon est aujourd'hui la signature de sa légende.


Chapeau de l’Empereur Napoléon Ier © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

Le chapeau qui fit légende

D’aussi loin que remontent les portraits coiffés de Napoléon, seule la couronne impériale supplante le célèbre bicorne. Une exception de prestige qui n’arrive pourtant qu’à égaler dans notre imaginaire ce que ce front porta le plus et le mieux, ce chapeau simple et noir, sans galon ni fioriture. Chez Bonaparte, et c’est chose rare dans l’histoire, le titre ne surpasse jamais le mythe. C’est bien son caractère qui fit légende. Stratège doué tant dans le militaire que dans la propagande, Napoléon avait un caractère qui s’accommodait sans difficulté de ce qui précisément le démarquait du commun. Créer et entretenir cette image ne devait donc être pour lui qu’une habitude aussi quotidienne que naturelle, habitude portée par une tenue récurrente lui épargnant régulièrement les circonvolutions accompagnant si souvent la fréquentation des garde-robes. En témoigne le nombre de bicornes qu’il usa tout au long de sa vie : de 1800 à 1812, il s’en fit livrer entre 120 et 160, ce qui, tout au plus, en fait une douzaine par an. Comptons ceux qu’il perdit sur les champs de bataille et cette consommation apparaît comme tout à fait raisonnable, presque économe si on la compare aux dépenses des monarques avant lui pour leurs toilettes. La chiche Letizia (1750 – 1836) devait avoir des gènes aussi déterminés que son fils. 

Inlassablement vêtu de sa redingote grise – notre homme en posséda peu et la dernière fut raccommodée sans relâche jusqu’à Sainte-Hélène -, les chapeaux noirs de Napoléon furent davantage enclins à s’adapter, très légèrement, aux modes. À tel point que le peintre Charles de Steuben (1788 – 1856) peint vers 1826 un « vie de Bonaparte » à travers ses bicornes ! 

Charles de Steuben (1788 - 1856), Les huit époques de Napoléon Ier ou Vie de Napoléon en huit chapeaux, huile sur toile, circa 1826 © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / André Martin

Les deux premiers sont à Paris, on aperçoit à l’arrière-plan les tours de Notre-Dame puis voici des colonnes antiques : l’Italie et l’Égypte. Le quatrième bicorne repose sur des branches d’oliviers, symbole de paix, peut-être le Consulat, Austerlitz ou bien Tilsit puis un aigle s’élève vers le cinquième chapeau central, au profil de couronne, avant que les trois derniers bicornes ne vacillent. Le sixième, à terre, affronte le ciel rougeoyant des flammes ravageant Moscou. Puis c’est un chapeau redressé qui laisse derrière lui la neige de la terrible retraite de Russie : le vol de l’Aigle et les Cent Jours précèdent un dernier bicorne qui a basculé, face contre terre avec à l’arrière, l’éperon de Sainte-Hélène. Une vie résumée en bicornes, quelques années après la mort de Bonaparte. Des bicornes tous différents qui incarnent pourtant la même personne. Construction historique pensez-vous ? Lyrisme de la légende dites-vous ? 

C’est méconnaître le talent de communicant de Napoléon qui, sitôt après ses victoires d’Italie, ne remit rien entre les mains du destin et tout dans celles de Jacques-Louis David (1748 – 1825). Le peintre peignit son Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard avec pour modèle la tenue et le bicorne que le général portait à Marengo et qu’il lui prêta tout spécialement (un prêt et non un don, sans doute les gênes de la mère corse sont coriaces). Et que voit-on dans cette œuvre ? Un général « calme sur un cheval fougueux » selon les mots attribués à Napoléon. Mais surtout, un homme coiffé d’un chapeau dont la bordure brodée brille déjà comme une couronne. Les lignes directrices vigoureuses du tableau sont stabilisées par la ligne presque droite du bord du bicorne, la même que celle du regard du général. Pour suivre le général, il faut assurément suivre son bicorne. 

Portrait de Napoléon Bonaparte de Jacques-Louis DAVID (1748 – 1825)

Ce bicorne dont la forme varia depuis la campagne d’Italie jusqu’à Sainte-Hélène mesura toujours entre 44 et 47 cm de longueur et 24 à 26 cm de hauteur. Ceux de Napoléon ont la particularité de n’être pas pourvus de la bande de transpiration que le Corse ne supportait pas et qu’il faisait systématiquement retirer. Des quatre emportés avec lui à Sainte-Hélène, un fut placé dans son cercueil, c’est dire l’importance que Bonaparte accordait à ses chapeaux et le symbole qu’ils représentaient aux yeux de ses intimes. 

Chapeau porté par l’Empereur Napoléon Ier à Sainte-Hélène © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Émilie Cambier

Aujourd’hui entre 20 et 30 bicornes sont authentifiés, beaucoup sont conservés dans des musées, certains en mains privées. En avril 1969, la célèbre maison de champagne Moët & Chandon acquiert un bicorne pour la somme de 140 000 francs. En 2014, un homme d’affaires coréen s’offre un des chapeaux de Napoléon pour 1,8 millions d’euros. L’année suivante, le bicorne porté en 1807 pendant les batailles de Eylau et Friedland, ainsi qu’au traité de Tilsit fut vendu par la maison de vente Christie’s London 386 000£. Une preuve s’il en faut que le bicorne pourrait devenir une métonymie naturelle de Napoléon. La seule silhouette de la Maison de cognac Courvoisier pourrait finir de nous en convaincre. 

Le bicorne napoléonien

Car toute sa vie, il fut non seulement fidèle à ce style de chapeau mais il le fut aussi à son chapelier ! Le dit Poupard eut tôt fait de s’attribuer la distinction de « Chapelier, costumier et passementier de l’Empereur et des princes », au cas où son enseigne sous-titrée «  Le Temple du Goût » n’eut pas suffi à faire savoir – à quiconque l’ignorait encore – qu’il était le plus qualifié que pour couvrir la tête des coiffes les plus belles. L’époque ne craignant pas les superlatifs, Poupard avait toutes les raisons du monde de fanfaronner. Car c’est bien lui qui depuis sa boutique parisienne du Palais – Royal livrait le célèbre « chapeau français » au général, Premier Consul puis Empereur. D’abord vendu 48 francs, le bicorne de castor passa subitement à 60 francs à partir de 1806. Pour le même prix, le quidam pouvait acheter un millier d’œufs ou bien une petite cinquantaine de fromages, deux des principaux aliments populaires de l’époque.

Marque à l’intérieur du chapeau du Premier Consul Bonparte © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l’Armée

Si le prix de ces bicornes était si élevé pour le commun des mortels, c’est que le choix de Bonaparte se tourna toujours vers ceux confectionnés en peau de castor. Ce matériau d’excellente qualité, recherché pour sa résistance et à la mode depuis le XVIe siècle, mit à mal la population de ces animaux paisibles dont quelques colonies vivaient en France et d’autres plus nombreuses en Europe du Nord. Au XVIIe, le castor européen avait quasiment disparu et on entreprit donc d’éradiquer son cousin américain dans une démarche très éloignée de nos préoccupations contemporaines. 

Curieuse particularité : les Européens n’achetèrent aux autochtones d’Amérique du nord que des peaux de castor usées ! Il était en effet plus intéressant en terme de travail de se fournir en peaux de castor déjà assouplies par les chasseurs qui le portaient en manteau pendant plusieurs mois, de sorte que les peaux parvenaient aux chapeliers prêtes à l’emploi. Il existait deux qualités de chapeau en castor : le demi castor et le castor. La nuance ne tenait pas dans ce cas à l’entièreté de l’animal mais bien à l’usage que l’on faisait de sa peau et de ses poils.

Le demi castor était un feutre de laine classique sur lequel on collait des poils de castor tandis que le chapeau en castor était entièrement fait de la peau de l’animal. Le premier était évidemment plus abordable que le second qui, de par sa rareté depuis le XVIIe siècle, était devenu un article de luxe. 

Chapeau de Bonaparte qui aurait été ramassé par un officier hollandais après la bataille de Waterloo (le 18 juin 1815) et vendu en juin 2018 pour 280 000€ par la maison de ventes De Baecque et Associés © De Baecque et Associés

Inutile de chercher les poils de castor sur ces bicornes historiques, le cuir assoupli et ancien n’en porte plus un. Néanmoins, ces chapeaux dits de « castor noir » ou en « feutre poil » étaient de la meilleure qualité, résistant aussi bien au mauvais temps qu’à la dictature du goût (et dans ce domaine, notre Poupard en savait quelque chose, lui qui en dirigeait le temple). Ces coiffes résistantes et sobres, douces, brillantes et élégantes convenaient, on le comprend, au caractère de Bonaparte. Sans autre ornement qu’une cocarde tricolore glissée dans une ganse de soie noire fermée par un bouton, le bicorne napoléonien était pratique, solide et élégant. Un rapport qualité / prix imbattable qui eut tôt fait de séduire notre Bonaparte qui en bon militaire – et fils de Letizia – cherchait avant tout efficacité et juste dépense. 

La première facture n’a pas encore subi l’inflation de 1806 et le prix du « chapeau français » en castor demeure à 48 francs. La facture est approuvée et signée par le comte de Rémusat (1762 – 1823), premier chambellan de l’Empereur. La seconde facture est intéressante par comparaison. Le premier article facturé à Napoléon Ier, à savoir « un chapeau brodé grand costume », est vendu au prix de 660 francs, une fortune comparée au simple bicorne de castor noir ! Les factures de Poupard à Bonaparte témoignent à la fois de la simplicité de ce dernier en matière de mode vestimentaire, puisqu’il préféra toujours les chapeaux de castor simples aux couvre-chefs compliqués, aussi bien que de la parfaite conscience qu’il avait des atouts du vêtement pour sa communication et sa propagande personnelle. Si les bicornes reviennent précisément comme une signature, aussi bien dans les factures de Poupard que dans les tableaux peints et écrits que l’on a de Bonaparte, c’est bien qu’ils sont partie prenante de la silhouette légendaire modelée par Napoléon. Une silhouette toute créée par oppositions. 

Chapeau de l'empereur Napoléon Ier, dit de la campagne de Russie © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Chavan

Une histoire française du bicorne

Le bicorne hérita de plusieurs modifications d’un large couvre-chef militaire du début du XVIIe siècle. Pour donner naissance au célèbre chapeau français, il faut en effet en passer par le non moins fameux chapeau des mousquetaires. Ce large chapeau, régulièrement orné d’une plume ou d’un ruban, se formait à partir d’un grand cercle de feutre ; l’effet était à la fois spectaculaire et très élégant. Mais, il faut bien le reconnaître, peu pratique. À une époque où les combats étaient exclusivement au contact de l’adversaire, les gestes rapides et larges au mieux décoiffaient et, au pire, gênaient les mouvements du combattant. Passe encore le ridicule qui – on le savait déjà au XVIIe siècle – ne tue pas, mais déconvenues et défaites ne pouvaient s’excuser par les caprices de la mode. Il fut donc décidé de rouler les bords du chapeau de feutre et de durcir l’ensemble à la vapeur ; ainsi obtint-on le superbe tricorne. L’allure était sauve et le combattant à l’aise, l’avenir du tricorne s’annonçait glorieux pour presque toute la durée du XVIIIe siècle. D’autant qu’au XVIIIe siècle, les aristocrates le portèrent davantage sur les bras que sur la tête pour éviter de faire tomber la poudre des perruques. En 1726, le Mercure de France notait ironiquement :

Les chapeaux sont d’une grandeur raisonnable, on les porte sous le bras et presque jamais sur la tête.

On en vint donc à fabriquer des chapeaux presque plats destinés davantage au bras qu’à la tête, d’où leur nom de chapeaux-bras, et parmi eux le tricorne remporta un franc succès, asseyant son étiquette noble, ce dont la Révolution sut se souvenir. 

Cependant, une corne encombrait encore ceux qui maniaient le fusil. Soit, le tricorne fut donc parfois amputé d’une corne mais cohabitait en bonne intelligence avec un bicorne porté « en bataille » (chaque corne parallèle aux épaules), pour ne pas gêner la vue, manière qui se généralisa finalement dans plusieurs régiments, entre 1786 et 1791. 

Jean-Baptiste-François CARTEAUX (1751 - 1813), Louis XVI en roi citoyen, huile sur toile, 1791 © Photo RMN-Grand Palais

Pendant et après la Révolution, le tricorne trop associé à l’Ancien Régime disparaît des boutiques des chapeliers. En revanche, le bicorne militaire et bourgeois entre lui dans une époque faste. La République l’adopte rapidement pour ses généraux et ses représentants du pouvoir législatif et administratif. La mode est alors de le porter « en colonne », les cornes perpendiculaires aux épaules. Bonaparte, comme tous les militaires républicains, porte cette coiffe qu’on imagine alors en demi-castor ou en feutre de laine car le jeune homme ne roule pas sur l’or. 

Chapeau du Premier Consul Bonparte © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l’Armée

Mais dès la fin des années 1790, la campagne d’Italie donne au jeune général l’occasion de sceller la première pierre de sa légende en devenir. Au cours des batailles, Napoléon ne porte pas son bicorne « en colonne » ou « à la Frédéric II » (de biais, comme le faisait le Prussien) mais « en bataille ». Dès lors, il est aisé de reconnaître le général dans le chaos des combats. Rapidement identifiable grâce à son chapeau, Napoléon Bonaparte assoie déjà une partie de sa silhouette mythique. L’allure se singularisera davantage lorsqu’il adoptera sa célèbre redingote grise. Cette tenue à laquelle il demeura fidèle toute sa vie suggère, au-delà de son goût pour la simplicité militaire qui le rapprochait de ses soldats, une parfaite conscience du potentiel des vêtements comme outil politique. Car si toute l’Europe porta le bicorne au tournant du XIXe siècle, de Frédéric II de Prusse (1712 – 1786) à Nicolas Ier (1796 – 1855), il semble pourtant qu’il n’ait été créé que pour un homme. Un unicum historique habilement raillé par le comte Metternich (1773 – 1859) de Jean Rostand :

Car c’est d’un chapelier que la légende part,

Le vrai Napoléon, en somme… c’est Poupard !

Edmond Rostand, L’Aiglon, 1900

Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier, huile sur toile, 1864. Napoléon Bonaparte (1769-1821) et son personnel sont indiquées de Soissons revenir après la bataille de Laon.

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