Après avoir mis à l’honneur la gastronomie sous l’Empire et les plats préférés de Napoléon Bonaparte, intéressons-nous à ce qu’on buvait à sa table. Sans surprise, les amateurs de vins préfèreront sûrement les goûts éclectiques et exotiques de Joséphine à la frugalité napoléonienne ! 


Que buvait Napoléon Bonaparte ? Nous le savons peu porté sur la bonne chère et plus sensible à la simplicité d’une gastronomie familiale ou militaire. Si l’homme n’était pas plus amateur de vin que de mets raffinés, il avait pourtant ses préférences. Quant aux invités de sa table, ils n’avaient crainte de mourir de soif : la cave de la Malmaison recelait des trésors sélectionnés avec soin par Joséphine de Beauharnais.   

Verre à décor taillé et monogramme doré au N couronné ayant appartenu à l'empereur Napoléon Ier. Étui en cuir monogrammé © Dorotheum

Napoléon Bonaparte, un buveur raisonnable

En homme d’habitude, Bonaparte mange presque toujours la même chose et bois tous les jours le même vin de Bourgogne, ce chambertin qu’il coupe d’eau glacée. Constant (1778 – 1845), le valet de chambre de Napoléon de 1800 à 1814 rapport cette habitude :

L’Empereur ne buvait que du chambertin et rarement pur.

Le fait est confirmé par Mademoiselle Avrillion (1774 – 1853), la première femme de chambre de Joséphine. Le mélange idéal de vin et d’eau s’équilibre d’une moitié de l’un et d’une moitié de l’autre. À raison d’une bouteille de 50cl au déjeuner et au dîner, il fallait tenir prêtes les bouteilles dans tous les endroits fréquentés par Bonaparte. L’habitude commença dès qu’il fut général puisqu’il fallut emporter en Égypte des caisses de ce bourgogne. Si la campagne fut victorieuse pour le futur Premier Consul, elle fut désastreuse pour ses bouteilles qui supportèrent difficilement les changements de températures. À l’époque, le soufre ne fait pas partie de la production habituelle du vin et, malheureusement, son absence transformait souvent le vin en vinaigre. 

En conditions habituelles néanmoins, on commençait déjà à faire vieillir le nectar grâce à des bouteilles de verre opaque dont le bouchage au liège conservait avec plus de sécurité l’intégrité du breuvage. Ordinairement, on servait à Napoléon Bonaparte puis à Napoléon Ier – les deux conservant une parfaite linéarité dans leurs habitudes – un chambertin âgé de 5 ou 6 ans qui était fourni par la maison Soupé et Pierrugues située au 338, rue Saint-Honoré à Paris. Les négociants avaient pour mission de fournir toutes les résidences impériales et « sur les champs de bataille, les fils de ces messieurs suivaient l’Empereur à tour de rôle » témoigne encore le valet Constant. L’art de la table adoptant le service à la russe et délaissant celui à la française, l’attention aux bouteilles étaient bien différente du siècle précédent et le vin était mis en bouteilles de verre manufacturées à Sèvres et marquées du N couronné. 

Carafon à liqueur en cristal au chiffre couronné de Napoléon, Malmaison © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau)

Je ne peux vivre sans champagne, en cas de victoire, je le mérite, en cas de défaite j’en ai besoin.

On prête cette citation à Napoléon Bonaparte. Et sans doute l’a-t-il prononcée. Son goût pour la frugalité n’est plus à prouver et le champagne est un des rares plaisirs gastronomiques qu’il apprécie véritablement. Preuve en est dans les archives de la maison Moët qui conserve les traces comptables des commandes passées par le célèbre Corse. La toute première est au nom de Napoléon Bonaparte, Premier Consul de Paris à la date du 27 thermidor an 9 (15 août 1801, le jour de l’anniversaire de ses 32 ans !) puis une autre est passée en 1803. Une fois Bonaparte devenu Napoléon Ier, les commandes sont destinées à l’Empereur et sa famille. Quelques mois avant la bataille d’Austerlitz, début septembre 1805, une commande de l’Empereur est expédiée à Strasbourg et sans doute s’apprête-t-elle sans le savoir à célébrer un grand moment de l’Histoire. Joséphine ou encore Jérôme Bonaparte se rencontrent également dans les archives comptables de la célèbre maison de champagne.

Napoléon Ier visitant les caves de Moët et Chandon, le 16 juillet 1807 © L'Officiel

À la tête de cette dernière, Jean-Rémy Moët, alors maire d’Épernay, ne semble pas avoir rencontré l’Empereur venu dans sa ville seulement attiré par l’attrait des fines bulles. Napoléon Ier aurait sympathisé avec cet homme qui l’accueilla chez lui et qui reçu, de la main de l’Empereur, la Légion d’honneur.

Joséphine et la cave aux merveilles de la Malmaison

L’inventaire de la cave de Joséphine de Beauharnais en 1814 révèle l’étendue du goût raffiné de la propriétaire de la Malmaison. Plus de 13000 bouteilles sont recensées au décès de l’ancienne impératrice avec en bonne place de nombreux vins liquoreux en provenance de vignobles allant de l’Andalousie au Portugal an passant par les côtes du Languedoc, les îles de Madère et des Canaries. Ces vins appréciés pour leur douceur étaient servis lors des collations de l’après-midi ou bien au dessert à l’occasion des nombreuses réceptions et repas organisés par Joséphine. 

Haut lieu de réunion de l’élite et des proches de la famille impériale, la réputation de la table de la Malmaison a traversé le temps. Elle est assurément un incontournable de l’histoire de la gastronomie et de l’art de la table à la française. Joséphine de Beauharnais, savamment conseillée par les meilleurs palais de l’Empire (Cambacérès et Talleyrand en premier lieu), brilla par un choix audacieux de crus prestigieux et d’alcools exotiques, souvenir de sa Martinique natale.

Crus bordelais et bourguignons, champagnes, côtes du Rhône et du Rhin, muscats de Lunel et du Roussillon, vermouth, liqueurs italiennes et des îles étaient régulièrement servis à table. Surtout le rhum était une excentricité créole qui ravissait les invités, d’autant plus lorsqu’il était servi sous forme d’un punch, une boisson déjà à la mode au XVIIIe siècle mais qui devint incontournable sous l’Empire. Joséphine en raffolait, le faisant scrupuleusement préparer avec les cinq ingrédients alors indispensables : du thé, du sucre, de la cannelle, du citron et du rhum. Raison pour laquelle le bol à punch faisait partie des services… à thé !

Bol à punch du Cabaret à thé de Joséphine avec décor égyptien © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau)

Pour plaire aux dames, le punch était servi glacé. D’aucuns affirment que c’est au Procope qu’on le bu ainsi en premier car ce punch très frais atténuait le goût de l’alcool et séduisait ainsi davantage la gente féminine. L’histoire ne dit pas si Joséphine le buvait ainsi au coucher.

Car si l’impératrice n’était pas une grande consommatrice de boisson alcoolisée, elle buvait souvent, avant de dormir, un petit verre de punch. Rien d’étonnant car on prêtait à ce breuvage la vertu d’assurer un sommeil doux et tranquille. La présence d’un bol à punch dans une chambre à coucher n’avait donc, au début du XIXe siècle, rien d’incongru. Rappelons que cette époque étant révolue, ce n’est plus le cas aujourd’hui et qu’il serait du plus mauvais goût de remplacer votre doudou par une bouteille de rhum, fusse-t-il agrémenté de sucre et d’épices.

Lorsqu’en 1815 Bonaparte est exilé à Sainte-Hélène, son quotidien en est naturellement bouleversé. Son chambertin ne supporte pas le voyage et les Anglais lui servent un claret que l’Empereur déchu n’apprécie pas.  Parfois on le voit élaborer quelques tractations pour échanger quelques bouteilles contre du bourgogne, sans succès. 

Bouteille de Grand Constance 1821 vendue aux enchères en 2016 © First Luxe Mag

On fait venir du Cap pour lui un vin du vignoble de Constancia, le Grand Constance qui reste encore connu aujourd’hui sous le nom de « vin de Napoléon ». En 2016, une bouteille de Grand Constance datée de 1821 et destinée à Bonaparte fut vendue pour 1550€. Un souvenir fragile du quotidien des derniers jours de l’Empereur.