À Sainte-Hélène, Napoléon Bonaparte mène une nouvelle campagne moins militaire que jardinière. En 1819, les abords de la maison de Longwood sont enrichis de jardins dessinés et mis en œuvre par l’Empereur lui-même. Les souvenirs des talents horticoles de Joséphine aidèrent-ils le général corse à remporter cette bataille ? Sans doute mais avec moins de grâce que l’élégante…


Louis-Joseph-Narcisse MARCHAND, Vue de Longwood. Aquarelle sur papier vergé, XIXe siècle © Vincent Escudero

Les jardins de Longwood à Sainte-Hélène

Après cinq années d’exil, le rythme quotidien de Napoléon Bonaparte et sa petite cour a ralenti et n’a plus la rigueur impériale de ses débuts. Pourtant…

Nous sommes à l’ouvrage dès 5h du matin, et tu rirais de bon cœur de voir l’Empereur bêche à la main.

écrit le comte Charles-Tristan de Montholon (1783 – 1853) en 1819.

Car en ce début d’année, Napoléon s’est résolu à suivre (pour une fois) une prescription de ses médecins qui lui recommandent de faire de l’exercice. Il aurait pu se contenter d’une promenade quotidienne mais ce genre d’activité manque certainement d’ambition. Remanier les jardins de sa demeure de Longwood, voilà qui a plus d’envergure ! Jamais dans la demi mesure, le Corse entreprend donc une nouvelle carrière jardinière. Deux jardins à la française avaient déjà été dessinés à son arrivée en 1815. Mais en 1819, Napoléon dirige lui-même et à la baguette d’importants travaux dont il a dessiné les plans. Et comme autrefois en campagne il partageait le quotidien de ses soldats, il est le premier à s’emparer d’une bêche ou d’un râteau, donnant à ses compagnons d’exil l’exemple du travail. 

D’abord, les nouveaux aménagements entendent apporter un peu d’ombrage aux jardins où Napoléon aime à déjeuner et recevoir. Un peu d’ombre et quelques remparts végétaux contre les vents alizés lui permettent bientôt de profiter davantage de l’extérieur et d’adoucir son exil. Le comte de Montholon, toujours lui, témoigne en février 1819 : 

En peu de jours, il parvint ainsi à nous faire élever, en touffes de mauvais gazon, deux murailles circulaires de onze à douze pieds de hauteur sur un diamètre de dix toises, en prolongement de sa chambre à coucher et de la bibliothèque. Sir Hudson Lowe n’y vit d’abord que des abris contre le vent, et ne s’y opposa pas. […] Ce travail fait, l’Empereur fit acheter vingt-quatre grands arbres. Il les fit déterrer avec une motte de terre d’une toise cube. L’artillerie accepta le soin de les faire transporter à Longwood à l’aide de plusieurs centaines de Chinois. L’Empereur dirigea lui-même leur plantation en allée à la suite de la bibliothèque. […] Le jardin de la bibliothèque fut clos à la hauteur du perron du cabinet topographique, ou billard, comme on voudra l’appeler, par une construction demi circulaire en tuf de gazon et à gradins ; chaque rangée de gradins était plantée de rosiers. […] Un semblant de bassin avec jet d’eau [était] formé au centre de ce jardin par une énorme cuve de douze pieds de diamètre sur trois pieds de profondeur, et dans laquelle l’eau était amenée au moyen de tuyau de plomb. Tous ces travaux coûtèrent beaucoup d’argent à l’Empereur, mais ils contribuèrent à prolonger sa triste existence en le détournant, pour quelques moments, de sa douloureuse situation.

Maison de Longwood : vue prise depuis le Jardin Fleuriste. Estampe de De Vinck conservée à la bibliothèque nationale de France - © Gallica

Naturellement, des travaux d’une telle ampleur menés tambour battant ne furent pas abattus par la seule volonté de Bonaparte et les efforts conjoints de sa petite cour. Il fallut pour aider l’ancien général faire appel à une main d’œuvre bon marché mais besogneuse qui se trouvait étonnement en grand nombre à Sainte-Hélène. Une importante communauté chinoise occupait en effet l’île, régulièrement augmentée de nouveaux colons confucianistes qui débarquaient en rade de Jamestown après avoir opportunément emprunté les navires de la Compagnie des Indes depuis Canton ou Shanghaï.

À Longwood, dès l’arrivée de Bonaparte, plusieurs Chinois fournissaient une aide discrète et régulière au bon fonctionnement de la maison. Leur rôle sera de plus en plus important et sans eux, les jardins de Napoléon n’auraient sans doute pas vu le jour aussi rapidement. Sans même parler du petit kiosque chinois qui fut construit et installé sur la propriété de Longwood !

Napoléon Bonaparte à Sainte Hélène, d’après une lithographie d’Horace Vernet, XIXe siècle © Margaret Rodenberg

L’entente entre ces travailleurs opiniâtres et l’irascible Bonaparte ne fut pas toujours au beau fixe (qui a jamais pu prétendre à une entente au beau fixe avec l’Empereur ?) mais sans doute un respect mutuel s’était instauré. Ce Français méconnu des Chinois d’alors, dont on leur assurait qu’il avait jadis régné sur le monde devait, au jardin, détonner avec l’idée que les ressortissants de l’Empire du Milieu se faisaient d’un empereur… La mise de Napoléon, en veste et pantalon de nankin, coiffé d’un large chapeau de paille éveilla un jour chez les travailleurs un rire irrépressible si bien que Bonaparte comprenant qu’ils riaient de son vêtement, ne s’en vexa pas, bien au contraire. S’adressant à son médecin François Antommarchi (1780 – 1838) :  

C’est mon costume ! Il est en effet assez plaisant. Mais il ne faut pas qu’en riant ils ne soient brûlés par la chaleur ; je veux que chacun d’eux ait aussi son petit chapeau de paille, c’est un petit cadeau que je leur fais.

L’image qu’éveillait Napoléon Bonaparte au jardin ne fut pas seulement étonnante aux yeux orientaux. Elle rejoignit la sphère intellectuelle et philosophique dans les discussions politiques européennes. Avait-il fallu l’exiler au bout du monde, sur un îlot inhospitalier, pour qu’enfin ce général élevé au rang d’empereur ne soit plus une menace pour les puissances européennes ? Maintenant qu’il était surveillé nuit et jour, que des navires gardaient en permanence Sainte-Hélène dans la crainte d’une fuite aussi soudaine que fulgurante, voilà que Napoléon Bonaparte devenait jardinier !

Napoléon le « Jardinier de Sainte Hélène ». Estampe rehaussée d’un auteur inconnu © Stefano BIANCHETTI/BRIDGEMAN IMAGES

Avide lecteur de Rousseau dans sa jeunesse, Bonaparte donnait à ses contemporains l’image d’une réconciliation heureuse et apaisée avec la nature idéale. Ce général que ses ennemis affirmaient sanguinaire, on le voyait immortalisé appuyé sur une bêche, portant un humble chapeau de paille en lieu de son légendaire bicorne. L’aura de l’Empereur s’en trouva encore enrichie. À l’image de martyr s’ajouta celle d’un grand homme qui, retiré des plus hautes fonctions du pouvoir, retrouvait sans peine la simplicité de « cultiver son jardin ». L’effet était en Europe saisissant, bien que la réalité au large de l’Afrique soit toute autre…

Ce retrait du monde, dans un jardin – qu’on se figurait alors presque originel – creusait un profond fossé avec celui qui avait durablement marqué les esprits de l’Empire, le jardin de Joséphine à la Malmaison. Car si ce dernier se voulait comme la reconstitution d’une nature luxuriante et exotique, il était aussi un emblème de la rareté et du luxe qui l’opposait en tous points à celui de Napoléon à Sainte-Hélène.

Joséphine et les jardins de la Malmaison

Probablement les souvenirs nostalgiques de son enfance créole amenèrent Joséphine à développer un intérêt sincère pour la botanique. Sa passion pour les fleurs et les végétaux transforma petit à petit le jardin de la Malmaison en un jardin aussi idéal qu’expérimental, expérience unique et spectaculaire qui permit à plus de de 200 plantes de fleurirent pour la première fois en France. Ces variétés, véritables raretés délicatement parfumées et colorées, étaient à l’époque un luxe éphémère exigeant un soin aussi minutieux que dispendieux. 

La passion de Joséphine pour les roses est sans doute la plus connue puisque l’Impératrice réalisa la prouesse d’en réunir entre 500 et 600 espèces aussi bien des variétés cultivées en massifs que d’autres horticoles, lointaines et fragiles, provenant d’Asie centrale, d’Europe ou d’Amérique et que l’on conservait dans une serre chauffée.

Louis GARNERAY (1783 - 1857), Intérieur de la serre-chaude à la Malmaison, aquarelle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux


Cette serre immense, détruite en 1827, fut la plus grande de son temps. Longue de 50 mètres, elle était chauffée par des poêles à charbon et pouvait abriter des arbustes hauts de 5 mètres. À l’intérieur, André Thouin (1747 – 1824), alors jardinier principal du Muséum national d’histoire naturelle, était en charge des espèces rapportées par les explorateurs botanistes, eux-mêmes commandités par Joséphine. La collection était incomparable : dahlia, pivoine arbustive, hibiscus et camélia s’épanouissaient pour la première fois en France parmi des centaines d’autres espèces exotiques.

Dans une lettre adressée à Antoine-Claire Thibaudeau (1765 – 1854) en remerciement d’une « magnifique collection » de graines qu’il lui avait envoyée, Joséphine de Beauharnais confiait au préfet des Bouches-du-Rhône : 

C’est pour moi une joie inexprimable de voir se multiplier dans mes jardins les végétaux étrangers. Je désire que la Malmaison offre bientôt un modèle de bonne culture et qu’elle devienne une source de richesse pour les départements. C’est dans cette vue que j’y fais élever une innombrable quantité d’arbres et d’arbrisseaux des terres australes et de l’Amérique septentrionale. Je veux que, dans dix ans, chaque département possède une collection de plantes précieuses sorties de mes pépinières.

Pierre-Joseph Redouté (1759 - 1840), Magnolia. Estampe coloriée in Jardin de la Malmaison par E.P Ventenat botaniste de Sa Majesté L'Impératrice. A Paris, imprimerie L.E.Hehran, an XII 1804 © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux

Les jardins de la Malmaison étaient pour Joséphine une immense fierté et, comme le notait Madame de Chastenay (1771 – 1855), « la botanique lui doit en partie l’extension qu’elle acquit vers ce temps en France. » Joséphine, qui en avait parfaitement conscience, ne manquait jamais de le rappeler au Tout-Paris. En témoigne cet herbier luxueux composé des superbes aquarelles du peintre Pierre-Joseph Redouté et des descriptions du botaniste Étienne-Pierre Ventenat. Intitulé Jardin de la Malmaison, il s’agit sans doute d’un des plus beaux livres de fleurs jamais réalisés, tiré à seulement 200 exemplaires et uniquement offerts aux visiteurs de prestige de Joséphine. 

Dans l’avant propos Ventenat, s’adressant directement à l’Impératrice, soulignait qu’elle avait réalisé « le plus doux souvenir des conquêtes de [son] illustre mari ». 

En quinze années, les jardins de la Malmaison ne s’enrichirent par seulement de centaines d’espèces végétales mais gagnèrent aussi en espace jusqu’à atteindre une superficie de 726 hectares. En plus de la serre chaude, une orangerie dessinée par les architectes Percier et Fontaine en 1800 accueillaient en hiver les orangers qui composaient les deux rangées bordant l’allée principale du château. 

Modelant les jardins et ses aménagements selon ses goûts et ses envies, Joséphine céda finalement à la vogue du jardin anglais dont elle confia la composition à Louis-Martin Berthault (1770 – 1823), architecte paysagiste. Celui-ci dessina un parc qu’il ponctua du fabriques dont un Temple de l’Amour et un bassin surmonté d’une statue de Neptune sont parmi les plus belles. Il dégagea un lit pour y installer une rivière sinueuse et un petit lac navigable. 

Garneray Auguste (1785-1824). Rueil-Malmaison, châteaux de Malmaison et Bois-Préau. M.M.40.47.7155.

L’ensemble atteignit des sommets de beauté et d’élégance dans lesquels on décèle, comme à l’intérieur de la Malmaison, l’impérieux besoin de la maîtresse des lieux d’accumuler les belles choses. 

En 1819, presque cinq années ont passé depuis la mort de Joséphine. À Sainte Hélène, les jardins qu’entreprend Napoléon sont sûrement empreints du souvenir de ceux de la Malmaison. Mais quand l’un était gouverné par la botanique et les raretés, l’autre semblait seulement travailler à retrouver le souvenir paisible d’une quiétude lointaine. Ses compagnons d’alors l’affirment, Bonaparte passa dans ses jardins de Saint Hélène certains des moments le plus agréables de son exil. 

Napoléon dictant ses Mémoires à Las Cases et son fils. D’après une aquarelle de Felician Myrbach (1853 - 1940) © Classic Literature