Jeu stratégique par excellence, symbolisation élégante de l’art de la guerre, les échecs sont depuis le Moyen-Âge le roi des jeux et le jeu des rois. Napoléon Bonaparte ne pouvait y rester indifférent sans pourtant, et c’est surprenant, jamais devenir un joueur brillant !


Napoléon, (mauvais) joueur 

Si Napoléon Bonaparte éveille souvent l’enthousiasme béat ou la haine aveugle, personne ne semble remettre en question son génie stratégique. Naturellement, un pareil talent semblerait trouver dans la pratique pacifique et régulière du jeu d’échecs l’exaltation de cet esprit stratège remarquable. Or il n’en est rien. Napoléon apprit certainement les règles des échecs lorsqu’il était élève à Brienne ; le jeu faisait en effet partie des nombreuses qualités que la bonne société jugeait nécessaires à un jeune homme. Alors qu’il s’installe à Paris, le « petit lieutenant » vient s’exercer à « pousser le bois » au Café de la Rotonde ou au très couru Café de la Régence, repaire des meilleurs joueurs d’échecs depuis le milieu du XVIIIe siècle. 

La période révolutionnaire, goûtant peu le rôle central accordé à la pièce du Roi, avait tenu quelques années les échecs dans l’ombre, remaniant la forme sans en changer le fond de manière à ce que le jeu épouse la cause républicaine. Mais l’engouement – jamais éteint – pour la forme traditionnelle revint bientôt et Napoléon n’y fut pas insensible. Tant que le jeune lieutenant n’eut pas encore ébloui la France avec la fulgurante campagne d’Italie, il ne sembla pas que l’on se préoccupa de son aisance sur l’échiquier. Néanmoins, avait-t-il montré l’étendue de son génie militaire sur le terrain italien qu’on vint à imaginer qu’il était tout aussi redoutable accoudé à une table de jeu. Il n’en était rien. 

Jean-Georges VIBERT (1840 - 1902), Napoléon Ier jouant contre le Cardinal Fesch. Huile sur toile © Haggin Museum

Notons d’abord que la conception des échecs au tournant du XVIIIe siècle était bien différente d’aujourd’hui. La théorie stratégique et la préparation des attaques étaient quasiment nulles et le sens de positionnement à peine envisagé. On souhaitait briller sur l’échiquier du même éclat que l’assaut final d’une bataille homérique. Les parties étaient agressives et les attaques démarraient rapidement sans qu’on hésite à sacrifier pièces et pions pour obtenir un mat spectaculaire. Néanmoins, les cercles d’amateurs et de champions se structurèrent peu à peu, les traités se multiplièrent et la stratégie se développa. François-André Danican Philidor, surnommé « le Grand » (1726 – 1795), sans doute le meilleur joueur de son époque, fut aussi le premier à bousculer la vision intuitive et imaginative des échecs en faisant paraître un des tout premiers traités sur le jeu.

Probablement la manière de jouer de Napoléon était emprunte de l’ancienne et de la nouvelle manière. Mais là où le futur Premier Consul brillait et savait jouer de son talent, il perdait son avantage sur l’échiquier. En effet, de chaque côté du plateau, les adversaires font face au même terrain et sont en possession des mêmes informations d’effectifs. Impossible dans ce cas pour Bonaparte de tirer profit des avantages et inconvénients d’un terrain naturel, impossible de bluffer sur le nombre de soldats par contingent. Sur l’échiquier, les deux adversaires sont sur un terrain égal ; la stratégie et l’inventivité à déployer ne sont pas les mêmes. Le journaliste et écrivain Jean-Claude Kauffmann résume ainsi le jeu que l’on attribue à Napoléon :

Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément.

Bonaparte trichait. C’est un fait bien avéré et pas seulement aux échecs ! On connait son caractère impatient et parfois (souvent ?) difficile, il est assez aisé de l’imaginer en plus, mauvais joueur. Peut-être eut-il été meilleur – aux échecs en tous cas – s’il avait eu la possibilité de mieux étudier le jeu. Ce grand lecteur n’eut peut-être pas l’occasion de se pencher sur les traités nouvellement publiés. Toute sa vie il affectionna ce jeu sans être un joueur de premier rang. 

Napoléon jouant aux échecs © Delcampe

En Égypte, il jouait avec le contrôleur des dépenses de l’armée Jean-Baptiste-Etienne Poussielgue (1764 – 1845) et avec Amédée Jaubert (1779 – 1847), membre de la Commission des sciences et des arts et interprète. En Pologne, c’est avec Murat (1767 – 1815), Bourrienne (1769 – 1834), Berthier (1753 – 1815) ou le duc de Bassano (1763 – 1839) qu’il joua plusieurs parties. Comme un ami proche, Bourrienne témoigne avec sincérité du jeu de Bonaparte tandis que Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano y va d’une touche de flatterie :

Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que troisième force et qu’il n’aimait point être battu à ce jeu. Il aimait bien jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers.

Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne, Mémoires

L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs. Dès le début, il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’est qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence, il voyait au-delà de trois à quatre coups et mettait en œuvre de belles et savantes combinaisons.

Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano

Probablement le duc aura vu le jeu de l’empereur dans un jour faste… À moins qu’il ait été ébloui par le faste plus que le jeu ! Car Napoléon Bonaparte n’était pas du genre, on s’en serait douté, à accepter facilement la défaite. Par ailleurs, il était impatient, tapait du pied ou jouait du tambour sur la table lorsqu’il jugeait son adversaire trop lent, ce qui ne manquait pas de déranger l’arrangement des pièces sur le plateau… Que son adversaire soit humain ou mécanique, son attitude était la même. Une certitude acquise lors de cet épisode célèbre qu’on ne se lasse pas de raconter. 

En juillet 1809 au palais de Schönbrün à Vienne, une partie d’échecs historique s’apprête à avoir lieu. L’installation de l’échiquier et de l’un des deux adversaires est laborieuse ; et pour cause : il s’agit d’installer un automate. Imaginé et fabriqué par le baron Wolfgang von Kempelen (1734 – 1804), ce « Turc » mécanique a déjà disputé des parties avec quelques grands du monde parmi lesquels la Grande Catherine (1729 – 1796) ou encore Benjamin Franklin (1706 – 1790) lors de l’installation de l’automate au Café de la Régence à Paris en 1783.

En 1809 cependant, la machine savante n’appartient plus au baron mais à Johann Nepomuk Mälzel (1772 – 1838) mais suscite toujours l’enthousiasme (ainsi que la suspicion, un sentiment bien naturel qui sera plus tard légitimé). Napoléon Bonaparte accepte la confrontation avec l’automate. La partie fut chaotique car l’automate semblait parfaitement capable de reconnaître un tricheur lorsqu’il en voyait un ! Ainsi, le Turc remettait à sa place un pion ou une pièce dès que son adversaire s’essayait à tricher. Un mauvais pli que Bonaparte n’eut aucun scrupule à exercer face à la machine. Seulement, l’automate agacé balayait systématiquement l’échiquier du bras après trois tentatives frauduleuses ce qui, évidemment, ne manqua pas d’arriver avec l’Empereur. Le Turc mécanique battit ainsi Napoléon Ier par disqualification.

En 1834, la supercherie fut révélée. L’automate n’était doué d’aucune intelligence mécanique. Un jeu de miroirs et de bras articulés permettait à un joueur de petite taille de se glisser sous l’automate et le plateau et de jouer brillamment contre tous les adversaires prestigieux auquel il était confronté. Quoi qu’il en soit, il faut néanmoins reconnaître que ce (ou ces ?) joueur aussi anonyme fut-il faisait partie des meilleurs joueurs d’échecs de l’époque !

Napoléon à Sainte-Hélène

En 1815, Napoléon Bonaparte fut exilé à Sainte-Hélène, une île aussi éloignée de l’Europe que du tempérament de l’Empereur déchu. L’activité effrénée et permanente de Bonaparte contrastait avec l’imperturbabilité de ce rocher isolé, à croire qu’à force de travail il serait capable de le faire bouger. Évidemment, il fallut bien s’occuper et tenter de recréer un environnement à la hauteur du personnage qui, pourtant, n’eut jamais ni la difficulté ni le dégoût de la vie spartiate. Les journées étaient souvent studieuses mais presque chaque jour, Napoléon aimait à jouer aux échecs. La grandiloquence toute XIXe siècle du journal spécialiste du jeu, La Palamède, rapporte ce goût toujours prononcé de Napoléon pour l’échiquier :

Si le jeu d’échecs n’avait pas déjà atteint une haute noblesse, il s’ennoblirait en donnant quelques instants de divertissement heureux au plus grand des prisonniers et des exilés.

La Palamède, 1836

Une assertion poétique vite rafraîchie par Las Cases :

Il était infiniment peu fort aux échecs.

Napoléon à l'île Sainte Hélène : "Les échecs, le roi tombé à terre ». Estampe, XIXe siècle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Daniel Arnaude

Il y a fort à parier que Napoléon ne remporta pas beaucoup de victoires ! D’autant que Madame de Montholon qui assista à nombre de parties durant l’exil, ajoutait que :

Pièce touchée, pièce jouée, mais c’était seulement pour son adversaire. Pour lui [Napoléon], c’était différent et il avait toujours une bonne raison pour que cela ne comptât, si on lui faisait l’observation, il riait.

Au moins, l’air insulaire semblait avoir adouci son caractère de mauvais joueur (aux échecs au moins) !

À son départ précipité de France, on sait qu’un échiquier fut emporté à la hâte dans les bagages. Néanmoins, Napoléon Bonaparte eut à sa disposition pendant son séjour au moins deux échiquiers de Chine dont un lui fut offert par… un Anglais. 

Trente et une pièces d'un jeu d'échecs utilisé par Napoléon à Sainte-Hélène en bois laqué et ivoire. Chine, début XIXe siècle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Mathéus

Le 4 juillet 1817, des caisses en provenance de Chine et destinées à Bonaparte arrivèrent à Sainte-Hélène. Dans l’une d’elles, un superbe échiquier et ses pièces en ivoire et cinabre était le cadeau à l’empereur de John Elphinstone. L’homme était alors directeur du comptoir de Canton pour la Compagnie des Indes orientales et exprimait par ce cadeau élégant sa gratitude pour Napoléon. Ce dernier avait en effet sauvé la vie du frère de Lord Elphinstone pendant la campagne de Belgique en 1815 en exigeant que cet aristocrate écossais grièvement blessé et fait prisonnier soit soigné. La reconnaissance zélée qu’exprima le Lord poussa le détail jusqu’à frapper du monogramme impérial toutes les pièces du jeu. Un détail qui flatta l’empereur mais qui agaça encore davantage (car il fut toujours à cran) son geôlier Hudson Lowe qui accepta à contre-cœur et après plusieurs jours, de transmettre son présent à l’illustre prisonnier français. 

Ce geste de Lord Elphinstone impressionna davantage Napoléon que le jeu lui-même dont les pièces étaient impressionnantes. La tour en particulier était un éléphant énorme qui éveilla l’amusement de Bonaparte : « Je devrais avoir besoin d’une grue pour déplacer cette tour ! » (Le Palamède, 1839).

Détails des pièces d’un jeu d’échecs cantonais envoyé à Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène. Ivoire et cinabre, XIXe siècle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / André Martin

Certaines pièces des différents jeux d’échecs qu’il possédait furent distribuées à ses compagnons d’exil lors des étrennes. Il semble que le Maréchal Bertrand en reçu quelques-unes en janvier 1817 sans que l’on puisse affirmer avec certitude de quel jeu précisément il s’agissait. Aujourd’hui un jeu et quelques pièces sont conservés dans les musées français et en main privée et parfois, des pièces resurgissent du passé lors de ventes aux enchères. De bien ténus souvenirs de la vie, du caractère et des travers d’un Napoléon Bonaparte fin stratège sur le terrain mais tricheur invétéré sur l’échiquier !