Le cliché est éculé. Pourtant, et comme souvent, le stéréotype s’installe sur un terreau fertile et bien documenté. Les fous se prenant pour Napoléon Ier ont-ils réellement peuplé les asiles d’aliénés ? Étaient-ils tous fous à lier ou profitèrent-ils d’un historique moment de confusion suivant l’exil de Bonaparte ?


Plonk et Replonk, Napoléon se prenant pour un fou © plonk.lapin
Plonk et Replonk, Napoléon se prenant pour un fou © plonk.lapin

De la Révolution à la fin de l’Empire, las affres des l’instabilité et de la violence

L’adoption de la guillotine, recommandée par Monsieur Guillotin pour établir l’égalité entre les citoyens jusque dans l’exécution de la peine capitale, eut des conséquences aussi incisives dans les chairs que dans les esprits. Ainsi lorsque le 21 janvier 1793, Louis XVI est décapité sous les yeux navrés de Philippe Pinel (1745 – 1826), précurseur de la psychiatrie en France, le médecin se défend d’être royaliste mais pressent que si cette période troublée fait littéralement perdre la tête à bon nombre de citoyens, d’autres la perdent également de manière beaucoup plus insidieuse.

Le Terreur ne menace pas seulement les corps, elle menace aussi les esprits. Car les listes quotidiennes des condamnés entretiennent, pendant des semaines parfois, un effroi ne laissant aucun repos aux citoyens susceptibles d’être menés à l’échafaud. Certains esprits ne résistent pas à une telle torture et sombrent dans la folie : « le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement a beaucoup à nous dire sur la violence politique » souligne Laure Murat, historienne et auteure de L’homme qui se prenait pour Napoléon.

Tony Robert-Fleury (1837-1911), Pinel, médecin en chef de la Salpêtrière en 1795. Collection de la Pitié - Salpêtrière

L’Empire ne met pas un terme à la violence et à l’incertitude qui sont le quotidien de ce tournant du XIXe siècle. La parenthèse est loin d’être enchantée et c’est presque tout un siècle qui porte les stigmates de la Révolution. De 1789 à 1871, les régimes politiques se succèdent les uns après les autres, sans pérennité mais toujours accompagnés de violences politiques et sociales. Les troubles n’agitent pas seulement les hautes sphères, ils s’expriment aussi dans la rue. Comment supporter une telle instabilité au quotidien ? Les contemporains de l’époque savent trop bien qu’une opinion politique un temps unanime – et parfois même récompensée – peut se transformer tout aussi vite en condamnation au mieux sociale, au pire, à mort. Il y a de quoi y perdre la tête sans avoir recours à la terrifiante « Louisette », surnom affectueux de la guillotine en hommage à l’un de ses concepteurs, le médecin Antoine Louis (1723 – 1792). Néanmoins, des perspectives interlopes s’ouvrent aux esprits les plus solides… et les plus dérangés ? 

Usurpation d’identité : les faux Napoléon Ier

La Restauration de 1815 s’accompagne d’une réaction épidermique de Louis XVIII confronté aux souvenirs de l’Empire. Il est indispensable pour les royalistes d’accabler la légende napoléonienne de tous les maux car la suppression de tous ses souvenirs – on ne le sait que trop bien – ne suffira pas à faire taire les bonapartistes. Partout en France, les portraits de Napoléon Ier, de la famille impériale, les emblèmes et toutes les représentations touchant de près ou de loin à Bonaparte sont systématiquement détruites, effacées, grattées. La solution des royalistes est finalement pire que le mal qu’ils s’évertuent à conspuer. Non seulement un commerce d’objets commémoratifs se met en place (dont le plus savoureux est sans doute celui des moules à gaufres ornés du profil impérial) mais surtout dès lors que les libraires et colporteurs ne sont plus autorisés à diffuser l’image du général corse, les imposteurs auront toute latitude pour jouer sur le souvenir d’une vague ressemblance entre leur physionomie et celle de Napoléon Bonaparte. 

Les fous de Napoléon, dessin de Serge Aquindo pour Le Monde, De l’exil à l’asile, les toqués de Napoléon, le 4 mai 2021

Ainsi commence la courte aventure de Jean Charnay, ancien militaire d’une trentaine d’années reconverti dans une bien curieuse activité d’ « instituteur et colporteur » qu’une femme reconnaît en juin 1817 comme l’empereur déchu. Désargenté et la faim au ventre, il ne tient pas particulièrement à contredire cette femme qui n’en démord pas : son visage est bien identique au profil des anciennes pièces de monnaie à l’effigie de Napoléon Ier ! Cela vaut bien un bon repas, l’usurpateur ne dément pas… Charnay se prend au jeu de l’affabulation et semble suffisamment convaincant pour manger à sa faim ; il obtient même parfois jusqu’à la totalité des économies de quelques habitants subjugués. Il ne garde cependant pas tout pour lui, l’homme est intelligent. Il a à cœur de tenir son rang car à cela tient aussi l’usurpation qui lui remplit quotidiennement la panse. Le voici donc distribuant de l’argent aux démunis, parfait déguisement pour celui qui était encore un de leurs semblables seulement quelques semaines auparavant. Car la mascarade tient deux mois et emprunte les chemins de l’Ain et de la Saône-et-Loire jusqu’à ce que Charnay-Napoléon ne soit arrêté le 4 août du même été 1817 puis emprisonné. 

Un précédent usurpateur avait eu moins de succès en 1815, dans l’Ain toujours, il n’avait tenu que deux jours. Jean-Baptiste Ravier, ancien sergent-major de la Grande Armée, une trentaine d’années lui aussi, ne tira pas beaucoup profit de son statut impérial avant d’être emprisonné. On ne manquera pas de soulever le point commun qui unit ces deux personnages aussi bien dans leur malheur que dans les moyens qu’ils employèrent pour y remédier. Les deux étaient des anciens de la Grande Armée. Or, on sait le sort malheureux de nombre de Grognards après la chute de l’Empire. Il fallait bien se nourrir et la confusion suivant la capitulation de Napoléon Bonaparte était propice à semer le doute dans les esprits. 

D’autant que Napoléon n’en était pas à son premier coup d’éclat et maîtrisait comme personne l’art des retours aussi fulgurants qu’inattendus. La population était donc légitimement en droit de douter de la défaite de l’empereur et de son exil lorsqu’apparaissaient ces personnages affirmant être Napoléon Ier. Bien malin celui qui pourrait accuser la crédulité des habitants de province dans des temps aussi troublés. En revanche, ces anecdotes cocasses sont révélatrices du souvenir puissant que Bonaparte a laissé dans les esprits, partout sur le territoire : nul besoin d’une ressemblance parfaite ni même d’être du même âge que le Corse ; l’évocation, le talent d’orateur et le maintien suffisent souvent.

Frère Hilarion Tissot

Le souvenir du grand homme n’est pas toujours suggéré par l’imposteur et reconnu par l’admirateur. Parfois, un grain de folie vient enrayer la machine et le faux Napoléon n’est pas seulement motivé par l’indigence. L’exemple de frère Hilarion – de son vrai nom Joseph-Xavier Tissot (1780-1864) – est édifiant. 

Nous sommes en 1823 et Napoléon Bonaparte est mort à Sainte-Hélène depuis déjà deux ans. En 1822, frère Hilarion un inconnu – pour le moment relativement discret – fait l’acquisition d’un petit château en Lozère qu’il destine à l’accueil des nécessiteux et des faibles d’esprits. Aucun frais n’est exigé de ces patients ou de leur famille. Frère Hilarion et les quelques religieux qui l’accompagnent prennent soin d’eux et, contrairement aux asiles insalubres qui sont l’ordinaire des malheureux déséquilibrés, l’établissement lozérien est un exemple remarquable d’attentions et de bons traitements. 

Or, frère Hilarion n’est pas seulement un bon samaritain. Sa ressemblance troublante avec l’empereur, son charisme et son aisance d’orateur troublent bien des habitants de la région qui rapportent à qui veut l’entendre que Bonaparte est bel et bien vivant ! Il est seulement dissimulé sous le costume monastique, sans doute pour recouvrer une vie paisible loin des aléas de la politique. L’information convainc tant qu’elle finit par éveiller l’intérêt du sous-préfet Armand Marquiset. Si Napoléon est de retour malgré son décès annoncé, il convient d’en avoir le cœur net ; cet homme serait bien capable de revenir d’entre les morts !

Marquiset est bien vite rassuré. S’il reconnait que frère Hilarion s’exprime admirablement et possède les traits réguliers évoquant ceux de Bonaparte, le sous-préfet constate aussi que le Napoléon ressuscité semble parfois « plus dérangé que ses malades ». Frère Hilarion ouvrira plusieurs hospices et s’évertuera à protéger les faibles d’esprits ou les aliénés. Malgré une notoriété qui s’étendra à plusieurs régions voisines, Joseph-Xavier Tissot devra céder ses hospices faute de moyens. Aujourd’hui, il est considéré par certains comme le précurseur des aliénistes ou, au moins, un défenseur des soins psychiatriques dignes, à une époque où l’idée commençait tout juste à être écoutée. 

Les fous qui se prenaient pour Napoléon : un mal qui n’épargne pas les célébrités

L’exil de Napoléon Bonaparte ne fait que renforcer la fascination pour ce personnage auquel rien ni personne ne résistait. Soumettant une grande partie des souverains européens de sa seule force de caractère, de son intelligence et de son génie militaire et stratégique surtout, Bonaparte a su s’émanciper de la nécessité d’une ascendance aristocratique et historique pour s’élever d’une piètre noblesse insulaire au rang d’empereur régnant sur des territoires dépassant les frontières naturelles de la France. Déchu une première fois, revenu en un tour de force magistral et sans aucun recours à la violence, Bonaparte est l’incarnation parfaite du surhomme de Nietzsche : affranchi des légitimités dynastiques, de la moral commune aux hommes et du contrôle social. Napoléon Bonaparte est un self-made man, une personnalité charismatique et fascinante qui inaugure une nouvelle ère où l’individualisme et la prise en main de son destin par l’individu sont de plus en plus valorisés et encouragés. 

Dans le contexte troublé du XIXe siècle, les personnalités historiques hors-norme sont un ancrage solide pour qui perd la tête. Bonaparte, invulnérable et pugnace, devient ainsi une personnalité facilement endossée par les aliénés. D’autant que le costume nécessite peu d’investissements : une redingote, un bicorne et le tour est joué !

Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier, huile sur toile, 1864. Napoléon Bonaparte (1769-1821) et son personnel sont indiquées de Soissons revenir après la bataille de Laon.
Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier, huile sur toile, 1864. Napoléon Bonaparte (1769-1821) et son personnel sont indiquées de Soissons revenir après la bataille de Laon.

C’est ainsi qu’après le retour des cendres de Napoléon Ier en décembre 1840, le docteur Auguste Voisin voit entrer une petite quinzaine d’empereurs à l’asile de Bicêtre. Et cela ne va pas tout seul ! Car à l’image de son modèle ou de ce que l’on imagine de lui, chaque empereur est colérique, capricieux et autoritaire. Ne supportant pas la contradiction, les rencontres entre deux personnalités impériales entraînent d’inévitables pugilats où chacun revendique sa légitimité au trône et accuse le rival d’imposture éhontée…

Ces fous convaincus d’être Napoléon Ier sont l’occasion pour Étienne Esquirol (1772 – 1840), élève de Voisin, d’étudier et de décrire dans le détail ce trouble nouvellement apparu et baptisé monomanie orgueilleuse (ou ambitieuse) et dont la principale caractéristique réside dans l’étonnante cohérence des malades. Ces derniers conservent en effet toutes leurs capacités intellectuelles et leur sens commun, excepté bien sûr leur délire d’identité. 

On aurait pourtant tort de croire que Napoléon dispose du monopole du délire monomaniaque. Bien qu’il remporte la palme haut la main, il est en lice avec d’autres concurrents prestigieux. Laure Murat relève ainsi plusieurs personnalités notables au goût des malades délirants : Louis XVI, Jésus ou Mahomet sont les plus courants. Leur point commun ? Sortir de l’ordinaire. Connaître une destinée unique, hors-norme qui permet de s’extirper de la réalité. D’ailleurs, les aliénés délirent moins sur la personne incarnée que sur son titre ou l’idée que l’on s’en fait. Plutôt que d’incarner Napoléon Bonaparte, le fou embrasse la personnalité d’un empereur à la puissance insoupçonnée. 

Albert Dieudonné en Napoléon dans le film éponyme d’Abel Gance © France Culture
Albert Dieudonné en Napoléon dans le film éponyme d’Abel Gance © France Culture

Doit-on s’étonner que Nietzsche (1844 – 1900), à l’aube du délire qui le perdra en 1900 se prit un bref moment pour Napoléon ? Dans la même veine, le philosophe Auguste Comte (1798 – 1857) avait déjà montré plusieurs signes de folie comme lorsque sortant d’asile, il signa au registre du nom de « Brutus Bonaparte Comte ». Sale temps pour les philosophes ! 

Plus récemment, la légende veut que l’acteur Albert Dieudonné (1889 – 1976), qui incarna Napoléon pour le film éponyme d’Abel Gance (1889 – 1981) en 1927, fut enterré dans le costume de Bonaparte qu’il porta sur le tournage. Quelle que soit la réalité, ses collègues d’alors furent nombreux à concéder que l’acteur échappa de peu à la folie. Mieux ! Le réalisateur lui-même dévoré par la personnalité de l’empereur se trouva quant à lui des correspondances psychiques avec l’empereur défunt…

Encore aujourd’hui, l’image stéréotypée du fou représente invariablement un homme main dans le veston, la tête haute et l’air intraitable. Napoléon Bonaparte, icône aussi populaire que ses ersatz aliénés n’a de cesse d’inspirer… jusqu’aux planches imaginées par Hergé ! 

Case extraite de l’album Tintin et les Cigares du Pharaon. Les images extraites de l’œuvre de Hergé sont la propriété exclusive de MOULINSART SA © Hergé-Moulinsart 2019
Case extraite de l’album Tintin et les Cigares du Pharaon. Les images extraites de l’œuvre de Hergé sont la propriété exclusive de MOULINSART SA © Hergé-Moulinsart 2019