Enthousiastes ou détracteurs, nombreux sont ceux qui s’engagent dans une guerre de chiffres pour acclamer ou dénoncer les opérations militaires de Bonaparte et leur coût en termes de vies humaines. Qu’en est-il véritablement ? 

Bien qu’il soit difficile d’obtenir un chiffre exact, de nombreuses études historiques font aujourd’hui consensus et permettent non seulement de mieux appréhender l’histoire napoléonienne mais aussi de la placer en regard avec d’autres grandes guerres qui marquèrent la France et le continent européen. On appréciera également la qualité du travail long, patient et référencé d’historiens émérites face à l’agitation épileptique et vociférante des internautes trop heureux d’être libérés de tout engagement universitaire pour crier une histoire réécrite par leur soin, histoire dont la qualité première est de voyager léger ; en effet, ces individus s’encombrent rarement de sources bibliographiques sérieuses. Ceci étant dit, il va de soit (mais pas toujours, comme chacun le constate quotidiennement) d’utiliser les chiffres avec prudence. Chateaubriand accusa Napoléon d’avoir fait périr en onze années de règne plus de cinq millions de Français. On sait la valeur littéraire des écrits de Chateaubriand, on ne peut plus ignorer après la lecture d’une telle assertion le peu de cas qu’il fit de l’apprentissage des mathématiques. Car en effet, les chiffres peuvent tout et rien dire selon qu’on en donne ou pas le détail. Comment Chateaubriand était-il parvenu à ce chiffre ? Impossible à dire. Fut-il un critique acerbe de Bonaparte ? Avait-il quelques griefs contre lui ? Ce n’est plus à prouver. Peut-on considérer comme justes et objectifs les chiffres avancés sans argument par un homme qui en voulait à celui qu’il accusait ? Peut-être pas. Raison pour laquelle le travail des historiens est encore une fois capital et indispensable pour considérer calmement et le plus objectivement possible un sujet aussi brûlant. 

François Gérard, La bataille d'Austerlitz le 2 décembre 1815. Huile sur toile conservée qu Musée de Trianon.

Le nombre de morts imputées aux déploiements militaires de Napoléon s’étire sur une quinzaine d’années dans plusieurs pays. Attribuer à la louche plusieurs millions de morts à Bonaparte relève souvent de l’approximation assumée voire revendiquée, les affirmations péremptoires étant toujours plus confortables que les méandres compliqués de la nuance et de l’étude. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être naïf : les campagnes napoléoniennes ne furent pas des promenades de santé et, sur une quinzaine d’années, les pertes humaines, qu’importe le camp que l’on choisisse, sont considérables. Mais le sont-elles davantage que d’autres conflits antérieurs (la guerre de Trente ans) ou postérieurs (la Première Guerre Mondiale) ? La réponse des historiens tend vers la négative. 

Calculer les pertes françaises : un travail laborieux

Avant de considérer les chiffres avancés par les historiens, rappelons qu’avant l’époque contemporaine, les pertes humaines n’étaient pas ou peu comptabilisées laissant la part belle aux suppositions partisanes souvent excessivement élevées ou excessivement basses. Jacques Houdaille (1924 – 2007) – enseignant dans plusieurs universités américaines et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques (1970-1988) –  a utilisé les registres de matricules de l’armée pour évaluer les pertes de l’Armée de Terre sous le Premier Empire. Ses études de la démographie historique sont aujourd’hui considérées comme les plus sûres par les historiens et spécialistes de l’histoire napoléonienne. Dès le début de son étude, il attire l’attention sur :

Une confusion, difficilement évitable, entre soldats morts au combat et soldats morts ou disparus sous l’Empire [ce qui] permettait des affirmations d’autant plus fantaisistes que, même pour les pertes de l’armée française, il était difficile de distinguer les Français nés en France, dans ses frontières de 1815, des Belges, Italiens, Rhénans et Hollandais nés dans les départements annexés entre 1792 et 1811.

Cela donne un petit aperçu de la difficulté, de la connaissance et de la maitrise des protocoles de recherches et des outils historiques ainsi que de la patience nécessaires à l’entreprise d’une telle étude. Le chiffre avancé par Chateaubriand apparaît bien vite sans consistance au regard de ceux récoltés par les chercheurs. Car si 2 432 335 Français furent « appelés » au service militaire de 1799 à 1815, deux millions furent réellement conscrits (les cinq millions de Chateaubriand relèvent largement de l’excessif). Pour la France seule et en s’appuyant sur les travaux de Jacques Houdaille et sur ceux d’autres historiens, on parvient à établir une fourchette haute (un million de morts) et basse (400 000 morts) des pertes humaines sur la période précédemment citée ; et si l’estimation demeure toujours difficile comme le relève justement Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, on peut raisonnablement avancer que la fourchette moyenne – soit environ 700 000 morts français – soit la plus proche de la vérité. 

Ernest Meissonnier, 1814, la Campagne de France. Huile sur toile peinte entre 1860 et 1864 conservée au musée d'Orsay.

Pertes européennes et lors des grandes batailles

Cette quinzaine d’années de l’Histoire ne toucha évidemment pas uniquement les Français. Le bilan européen est également élevé et l’estimation moyenne tend à ce jour autour de deux millions de morts en réunissant les pertes humaines de la Russie (500 000 hommes), la Prusse et l’Autriche (500 000 hommes), les Polonais et les Italiens (200 000 hommes), les Espagnols et les Portugais (700 000 hommes) et les Britanniques (300 000 hommes).*

Les bilans s’affinent encore davantage grâce aux patientes études des batailles menées par Danielle et Bernard Quintin** en suivant la méthode de Jacques Houdaille. Ainsi pour la bataille d’Austerlitz (décembre 1805), on compte dans le camp français 1538 morts pour 72500 combattants soit 2,12% des effectifs. À Eylau (février 1807) ce sont 2711 morts et 44 présumés morts soit 5% de perte et à Friedland (juin 1807) ce sont 1849 hommes tués, 68 présumés morts et 341 disparus. 

ROEHN Adolphe, Bivouac de Napoléon Ier sur le champ de bataille de Wagram pendant la nuit du 5 au 6 juillet 1809. Huile sur toile datée de 1810 et conservée à Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

Bien sûr, les pertes humaines sont colossales et toujours trop élevées, quel que soit le conflit. Mais le sont-elles davantage que d’autres guerres qui ravagèrent l’Europe ? Évidemment non. 

La guerre de Trente Ans (1618 – 1648) fit près de deux millions de morts parmi les combattants et davantage encore parmi les civils. On compte au moins cinq millions de victimes pour une population totale de quinze à vingt millions d’habitants dans le Saint Empire romain germanique. La Première Guerre Mondiale fit quant à elle 18,6 millions de morts en quatre ans, en comptant militaires et civils. D’aucuns s’offusqueront de nous voir comparer les conflits et leurs pertes eu égard à la démographie de chacune des époques ou aux technologies d’armement employées. Mais dans ce cas, comment soutenir l’idée que Napoléon Bonaparte fut un militaire assoiffé de pouvoir sans considération pour la vie de ses soldats ? Une assertion fonctionne par rapport à un référent et dans les deux cas (en comparaison ou sans comparaison), l’argument ne tient pas. Juger de l’action de Bonaparte à l’aune de ce que notre époque considère comme la bonne manière d’agir en tant que chef des armées n’est pas non plus raisonnable. Le début du XIXe siècle est bien loin de notre époque post Seconde Guerre Mondiale. Insistons néanmoins sur ce point : Napoléon Bonaparte n’est pas un saint personnage ni un démon incarné. Il fut une personnalité ambivalente, opportuniste et ambitieuse dans une époque bouleversée. Souvenons-nous également que les guerres napoléoniennes sont en grande partie (pas toutes, nous insistons : en grande partie) le prolongement des guerres de la Révolution française qui répondaient alors aux attaques des monarchies européennes coalisées.

Napoléon Bonaparte ne peut pas être crédité de l’invention de la guerre ni de l’intégralité des pertes humaines dans les conflits des quinze premières années du XIXe siècle. Bien que stratège émérite, il fut reconnu de son vivant – et les témoignages abondèrent en ce sens après sa mort – comme un homme proche de ses soldats, ces derniers l’appréciaient et reconnaissaient son expérience du terrain. Une qualité que n’auront pas nombre de chefs militaires pendant la Première Guerre mondiale, cent ans plus tard. 

Comme souvent, ce personnage historique cristallise une partisanerie aveugle ou une haine tenace, les deux ayant en commun d’être simplistes. L’Histoire étant toute en nuances, les personnages qui la font le sont aussi. Seul le travail des historiens permet d’éclairer de manière scientifique les pans de notre Histoire ; pour la mieux comprendre, il faut la débarrasser de ses idées reçues et accepter de remettre en question nos certitudes à l’aune des recherches les plus sérieuses et les plus récentes. 

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*Chiffres issus de l’étude de Alexander Mikaberidze, avocat et historien considéré comme un des meilleurs spécialistes étrangers du Premier Empire.
**Auteurs d’ouvrages de fond sur le Premier Empire, ils reçurent en 2007 le Prix spécial du Jury de la Fondation Napoléon pour l’ensemble de leur œuvre.