Après avoir mis à l’honneur la gastronomie sous l’Empire et les plats préférés de Napoléon Bonaparte, intéressons-nous à ce qu’on buvait à sa table. Sans surprise, les amateurs de vin préféreront sûrement les goûts éclectiques et exotiques de Joséphine à la frugalité napoléonienne !
Résumé
- Napoléon ne buvait presque que du chambertin, coupé à moitié d’eau glacée, à raison d’environ 50 cl au déjeuner et au dîner.
- Le champagne était l’un de ses rares plaisirs : la maison Moët conserve ses commandes dès 1801.
- À la Malmaison, Joséphine laissa une cave de plus de 13 000 bouteilles et fit du punch au rhum la boisson à la mode ; à Sainte-Hélène, l’Empereur dut se contenter de claret et de Grand Constance.
Que buvait Napoléon Bonaparte ? On le sait peu porté sur la bonne chère et plus sensible à la simplicité d’une cuisine familiale ou militaire. S’il n’était pas plus amateur de vin que de mets raffinés, il avait pourtant ses préférences. Quant aux invités de sa table, ils n’avaient pas à craindre de mourir de soif : la cave de la Malmaison recelait des trésors sélectionnés avec soin par Joséphine de Beauharnais.
Napoléon, un buveur raisonnable
En homme d’habitudes, Bonaparte mange presque toujours la même chose et boit tous les jours le même vin de Bourgogne : un chambertin qu’il coupe d’eau glacée. Constant (1778 – 1845), son valet de chambre de 1800 à 1814, rapporte cette habitude :
« L’Empereur ne buvait que du chambertin et rarement pur. »
Louis Constant Wairy, valet de chambre de l’Empereur
Le fait est confirmé par Mademoiselle Avrillion (1774 – 1853), première femme de chambre de Joséphine. Le mélange idéal : moitié vin, moitié eau. À raison d’une bouteille de 50 cl au déjeuner et au dîner, il fallait tenir des bouteilles prêtes dans tous les lieux fréquentés par Bonaparte.
L’habitude commence dès qu’il est général : il faut emporter en Égypte des caisses de ce bourgogne. Si la campagne est victorieuse pour le futur Premier Consul, elle est désastreuse pour ses bouteilles, qui supportent mal les écarts de température. À l’époque, le soufre ne fait pas partie de la vinification courante et son absence transforme souvent le vin en vinaigre.
Un chambertin de 5 ou 6 ans, livré jusque sur les champs de bataille
En conditions habituelles, on commence déjà à faire vieillir le vin dans des bouteilles de verre opaque dont le bouchage au liège garantit mieux sa conservation. On sert à Napoléon un chambertin de 5 ou 6 ans, fourni par la maison Soupé et Pierrugues, au 338 rue Saint-Honoré à Paris. Les négociants doivent approvisionner toutes les résidences impériales et, selon Constant, « sur les champs de bataille, les fils de ces messieurs suivaient l’Empereur à tour de rôle ».
L’art de la table adopte alors le service à la russe et délaisse celui à la française. On soigne davantage la présentation des bouteilles qu’au siècle précédent : le vin est servi dans des bouteilles de verre manufacturées à Sèvres et marquées du N couronné, emblème du style Empire.
Le champagne, un plaisir assumé
« Je ne peux vivre sans champagne : en cas de victoire, je le mérite ; en cas de défaite, j’en ai besoin. »
Citation attribuée à Napoléon Bonaparte
On prête cette phrase à Napoléon, et il l’a peut-être prononcée. Son goût pour la frugalité n’est plus à prouver, mais le champagne est l’un des rares plaisirs de table qu’il apprécie vraiment. Les archives de la maison Moët en gardent la trace : la première commande est passée au nom du Premier Consul, puis une autre en 1803. Une fois Bonaparte devenu Napoléon Ier, les commandes sont destinées à l’Empereur et à sa famille.
Début septembre 1805, quelques mois avant la bataille d’Austerlitz, une commande impériale est expédiée à Strasbourg. Elle s’apprête, sans le savoir, à célébrer un grand moment de l’Histoire. Joséphine et Jérôme Bonaparte figurent aussi dans les livres de comptes de la maison.
Bon à savoir
La toute première commande de Bonaparte chez Moët est datée du 27 thermidor an IX, soit le 15 août 1801 : le jour de ses 32 ans.
À la tête de la maison, Jean-Rémy Moët, alors maire d’Épernay, ne semble pas avoir rencontré l’Empereur par hasard : Napoléon serait venu dans sa ville attiré par les fines bulles. Il aurait sympathisé avec cet homme qui l’accueillit chez lui et reçut de ses mains la Légion d’honneur.
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Découvrir l’eau de CologneJoséphine et la cave aux merveilles de la Malmaison
L’inventaire de la cave de Joséphine, dressé à sa mort en 1814, révèle l’étendue du goût raffiné de la maîtresse de la Malmaison. Plus de 13 000 bouteilles y sont recensées, dont de nombreux vins liquoreux venus d’Andalousie, du Portugal, des côtes du Languedoc, de Madère et des Canaries. Appréciés pour leur douceur, ces vins étaient servis lors des collations de l’après-midi ou au dessert des nombreuses réceptions de Joséphine.
Haut lieu de réunion de l’élite et des proches de la famille impériale, la table de la Malmaison a laissé une réputation qui a traversé le temps. Conseillée par les meilleurs palais de l’Empire, Cambacérès et Talleyrand en tête, Joséphine y brilla par un choix audacieux de crus prestigieux et d’alcools exotiques, souvenirs de sa Martinique natale.
Crus bordelais et bourguignons, champagnes, côtes-du-rhône et vins du Rhin, muscats de Lunel et du Roussillon, vermouth, liqueurs italiennes et des îles étaient régulièrement servis. Surtout, le rhum était une excentricité créole qui ravissait les invités, plus encore sous forme de punch : une boisson déjà à la mode au XVIIIe siècle, devenue incontournable sous l’Empire.
Le punch de Joséphine
Joséphine en raffolait et le faisait préparer avec les cinq ingrédients alors indispensables : thé, sucre, cannelle, citron et rhum. C’est pourquoi le bol à punch faisait partie… des services à thé !
Pour plaire aux dames, le punch était servi glacé. D’aucuns affirment que c’est au Procope qu’on le but ainsi pour la première fois : bien frais, il atténuait le goût de l’alcool. L’histoire ne dit pas si Joséphine le buvait ainsi au coucher.
Car si l’Impératrice n’était pas une grande consommatrice d’alcool, elle buvait souvent un petit verre de punch avant de dormir. On prêtait à ce breuvage la vertu d’assurer un sommeil doux et tranquille, et un bol à punch dans une chambre à coucher n’avait, au début du XIXe siècle, rien d’incongru. Inutile de préciser qu’il serait aujourd’hui du plus mauvais goût de remplacer votre tisane par un verre de rhum, fût-il agrémenté de sucre et d’épices.
Que buvait Napoléon à Sainte-Hélène ?
Lorsqu’en 1815 Bonaparte est exilé à Sainte-Hélène, son quotidien est bouleversé. Son chambertin ne supporte pas le voyage et les Anglais lui servent un claret que l’Empereur déchu n’apprécie guère. On le voit parfois tenter d’échanger quelques bouteilles contre du bourgogne, sans succès.
On fait alors venir pour lui, depuis Le Cap, un vin du vignoble de Constantia : le Grand Constance, encore connu aujourd’hui comme le « vin de Napoléon ». En 2016, une bouteille de Grand Constance datée de 1821 et destinée à Bonaparte a été vendue aux enchères 1 550 €. Un souvenir fragile du quotidien des derniers jours de l’Empereur.
Les boissons de la table impériale en un coup d’œil
| Boisson | Origine | Qui, quand, comment |
|---|---|---|
| Chambertin | Bourgogne, maison Soupé et Pierrugues (Paris) | Napoléon, au déjeuner et au dîner, coupé à moitié d’eau glacée |
| Champagne | Moët, Épernay | Napoléon et sa famille, commandes dès 1801 |
| Vins liquoreux | Andalousie, Portugal, Languedoc, Madère, Canaries | Joséphine, aux collations et au dessert |
| Punch au rhum | Rhum des îles, thé, sucre, cannelle, citron | Joséphine et ses invités, souvent glacé, parfois avant de dormir |
| Claret | Bordeaux, fourni par les Anglais | Napoléon à Sainte-Hélène, sans enthousiasme |
| Grand Constance | Constantia, Le Cap | Napoléon à Sainte-Hélène, jusqu’en 1821 |
Conclusion
À la table impériale, deux styles se font face. D’un côté, un Napoléon fidèle à son chambertin coupé d’eau, qui s’autorise le champagne comme on s’accorde une récompense. De l’autre, une Joséphine curieuse et généreuse, qui fait de la cave de la Malmaison l’une des plus remarquables de son temps.
À Sainte-Hélène, privé de son bourgogne, l’Empereur retrouve dans le Grand Constance un peu de réconfort, comme il le trouvait chaque matin dans son eau de Cologne.
Pour aller plus loin
- Napoléon et la table : un paradoxe gastronomique : ce qu’il mangeait, et en combien de temps
- Napoléon Bonaparte au jardin : Longwood face aux jardins de la Malmaison
- Les senteurs de Sainte-Hélène : l’île d’exil par les parfums
Sources
- Louis Constant Wairy, Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, Paris, 1830.
- Marie-Jeanne-Pierrette Avrillion, Mémoires de Mlle Avrillion, première femme de chambre de l’Impératrice, Paris, 1833.
- Archives de la maison Moët & Chandon, Épernay (registres de commandes, 1801 – 1805).
- Inventaire après décès de l’impératrice Joséphine, Malmaison, 1814.
Autrice
Après un doctorat à la Sorbonne sur les pratiques hygiéniques à la cour napoléonienne, Marielle Brie de Lagerac collabore avec plusieurs musées (Musée de l’Armée, Malmaison, Fondation Napoléon). Autrice de trois ouvrages chez Tallandier, dont Le Corps de l’Empereur (2019) et Sentir l’Histoire (2022), elle partage aussi ses recherches sur le blog Napoléon.
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